Liliane, née à Mulhouse dans les années 1930, a vécu la Seconde Guerre mondiale en France comme une enfant juive, ballotée entre régions, clandestinité et peur constante. À l’occasion d’un entretien réalisé à l’approche de Yom HaShoah, celle que notre association a accompagnée pour son alyah (à 89 ans !) nous raconte comment sa famille, alsacienne et profondément enracinée dans la culture française, a été contrainte de fuir, de se cacher, et parfois d’improviser pour survivre. Un témoignage essentiel pour comprendre, à hauteur d’enfant, l’engrenage de la persécution en France pendant l’holocauste.
En 1939, Liliane a six ans lorsque son père, né en 1893, est mobilisé. C’est le début de ce que l’Histoire retiendra comme la « drôle de guerre ». La famille habite alors à Mulhouse. Très vite, la ligne Maginot, en laquelle on plaçait tous les espoirs de défense, est contournée, et l’Alsace est rapidement placée sous domination allemande.
« Nous avons quitté Mulhouse pour Remiremont dans les Vosges, car c’était encore la France », explique Lilian. Ce sera ensuite Nantes, où son père, connaissant l’Ouest, tente de s’installer durablement. Là, il ouvre une boucherie, plus par nécessité que par vocation. « Ce n’était pas vraiment une boucherie, mais il fallait faire quelque chose. » nous explique Liliane.
Fin 1941, le commerce est contraint de fermer. « Parce que nous étions juifs », précise Liliane. Malgré les risques, son père continue à produire de la charcuterie alsacienne. Un soir, deux soldats armés se présentent au domicile familial. « Ce n’était pas encore la Gestapo, mais des officiers allemands à l’uniforme orné de Kette; les pires !», se souvient-elle. Les hommes se montrent menaçants, jusqu’à ce que le père de Liliane leur sorte de la charcuterie alsacienne et quelques bouteilles de schnaps.
Calmés par cette hospitalité soudaine et le gout réconfortant de la charcuterie, les soldats s’attablent, l’atmosphère s’apaise et les languent se délient. A tel point que l’un d’eux, complètement enivré, déclare vouloir rester dormir pour la nuit. «chez cette bonne famille juive»… Stupeur sur les visages de la famille de Liliane ! Il s’avère que le soldat conserve le souvenir nostalgique d’une ferme juive où il avait travaillé dans sa jeunesse en Allemagne. «Apparemment, on ne l’avait pas trop mal traité la bas» sourit Liliane.
« Mon père savait que si le soldat était vu sortant de chez nous le lendemain, on serait tous fusillés », raconte Liliane. Avec sang-froid, il réussit à éloigner l’homme, le laissant s’endormir sur un banc dans un parc. « Il a eu une intelligence de survie. »
Jusqu’en 1942, les rafles concernent prioritairement les Juifs étrangers. Mais la situation change brutalement. Un couple d’amis de la famille – lui français, elle allemande, antinazie vient prévenir : les hommes doivent fuir immédiatement. Le père et son beau-frère partent pour Pau, dans le Sud-Ouest, où une sœur du père a été internée au camp de Gurs, après avoir été expulsée d’Allemagne.

« C’était un camp terrible », se souvient Liliane. « De la boue, du froid, des gens qui mouraient à la chaîne. » Son père tente d’en faire sortir sa nièce de 14 ans. Il y parvient, mais la jeune fille refuse d’abandonner ses parents : « Là où mes parents iront, j’irai aussi. » Elle sera déportée.
Lorsque la situation se fait intenable à Nantes, la mère de Liliane tente de fuir avec sa fille, sa belle-mère et sa belle-sœur. Mais à la dernière minute, sa grand-mère refuse de partir. « À notre âge, on ne risque plus rien », dit-elle. Elle sera arrêtée trois jours plus tard. Les soldats et les agents de la Gestapo, frustrés, jettent et piétinent le portrait de Liliane : « Ils étaient furieux de nous avoir ratés. »
Lilian et sa mère prennent un bus en direction de Châteauroux, où la ligne de démarcation permet encore un passage vers la zone libre. Mais à l’arrêt, des soldats Allemands contrôlent les papiers. « Maman a caché ses valises dans un bistrot, est revenue me chercher avec ma poupée, comme si on allait se promener. » Grâce à son calme et son instinct, elle parvient à passer.
À pied, elles marchent 15 kilomètres. Deux gendarmes les croisent. « L’un a dit : ‘Elle est sûrement pas d’ici’, mais l’autre a répondu : ‘Laisse-les courir’. » Encore un sursis. Le lendemain, elles traversent un bois avec un passeur. « J’étais sur ses épaules pour traverser un ruisseau, il a trébuché. Ma mère m’a mis la main sur la bouche pour m’empêcher de crier. »
Elles atteignent un hôtel de l’autre côté, où la propriétaire, bienveillante, leur propose la dernière chambre. « Le lendemain, ma mère a cédé notre chambre à un couple de réfugiés polonais. Elle a dit qu’il lui suffisait d’avoir un réveil pour attraper son train. » nous raconte Liliane
Arrivées à Pau, Liliane retrouve son père. Amaigri de 32 kilos, elle ne le reconnaît pas. « Je ne voulais pas de lui. J’ai dit : ‘C’est pas mon papa !’ », confie-t-elle. La famille s’installe à Gelos, à deux kilomètres de Pau, dans une chambre modeste.
Son père, brisé, travaille un temps à la levure alsacienne “Alsa”, mais son état physique et moral se dégrade. La famille vit dans la peur constante, avec des draps noués aux fenêtres en cas de fuite rapide.
Réfugiée à Gelos, petit village près de Pau, Lilian et sa famille vivent cachés. La mère, toujours proactive, se tourne vers le curé du village pour demander de l’aide. « Il aurait pu être antisémite, mais il ne l’était pas. Grâce à lui, on a obtenu une chambre dans une autre maison, avec deux fenêtres. » Aux deux fenêtres, deux cordes de draps : une vers la cour, l’autre vers le jardin, prêtes en cas de fuite.
Son père, affaibli, parvient un temps à travailler pour une entreprise alsacienne. « Ils ont été adorables avec lui. Il ne pouvait presque plus rien faire, il balayait les trottoirs. » Mais ses employeurs, eux-mêmes résistants, finissent par être inquiétés. La famille doit de nouveau chercher un abri.
La tension monte : les Allemands se rapprochent, les descentes se multiplient. « On n’avait plus le droit de sortir après 21h. Alors mes parents payaient pour dormir chaque nuit dans un endroit différent. »
Un soir, une femme polonaise leur refuse l’entrée à quelques minutes du couvre-feu. « Elle leur a claqué la porte au nez. Ils ont dû passer la nuit dans la forêt. Et là, les Allemands sont arrivés avec des chiens. » Ce qui les sauve ? Un violent orage, qui disperse les patrouilles. « Encore un miracle », se remémore Liliane.

Pour assurer sa sécurité, ses parents prennent une décision difficile : Liliane, alors âgée de huit ans, sera cachée dans un couvent tenu par des sœurs. Le lieu n’est pas une école, mais un établissement destiné à accueillir des malades mentaux. « Il y avait des hurlements. Quand ils étaient trop agités, on les mettait dans des baignoires d’eau froide. »
Quatre ou cinq enfants s’y trouvent, dont une autre petite fille juive. L’aînée, 17 ans, ne supporte pas l’enfermement. Elle fuit, est sera malheursement rattrapée par les Allemands. Lilian, imprégnée des valeurs juives transmises par ses parents, conserve ses rites dans la clandestinité.
« Le chabat matin, j’avais le droit d’entrer dans le dortoir. Je cueillais des feuilles, je faisais ma soupe, et je priais. » Les religieuses la laissent faire. « Elles ont été extraordinaires. Jamais elles n’ont essayé de me convertir. »
Elle assiste à la messe, apprend le catéchisme. « Je le connaissais presque mieux que mon propre catéchisme », dit-elle en souriant.
Un jour, en promenade dans la forêt avec les bonnes sœurs, Liliane aperçoit un homme sortir des bois. Elle le reconnaît : il habitait dans l’immeuble au-dessus de chez ses parents. « J’ai couru comme une folle, je l’ai attrapé, je l’ai secoué. Je lui ai crié : ‘Est-ce que mes parents sont encore en vie ?’ »
L’homme, un républicain espagnol, se rend le soir-même chez les parents de Lilian. « Il leur a dit : ‘Ne vous inquiétez pas. Je suis comme vous. Je ne dirai rien.’ »
Mais la rencontre, bien qu’émouvante, rappelle à quel point Liliane est exposée. Officiellement, elle est « en vacances chez une tante à Turin ». Ce contact aurait pu lui coûter la vie.
Pendant la guerre, Lilian aide sa mère à faire le ravitaillement. « Maman partait à vélo dans la campagne. Moi, le jeudi, je faisais le tour des fermes. Parfois je recevais un œuf. Un jour, une paysanne m’a dit : ‘Ma pauvre petite, j’ai rien à te donner. Tiens, apporte ces lys à ta maman.’ »
La nourriture manque. On ramasse des châtaignes, on fait ce qu’on peut. « À Nantes, pendant la guerre, il n’y avait rien à manger. Maman envoyait des colis à ma grand-mère. Un jour, un colis est revenu : ‘partie sans laisser d’adresse’. Cela voulait dire qu’elle avait été arrêtée. »
Son père, à cette annonce, s’effondre. « Le médecin a dit : je ne lui donne pas trois jours. »
Quand la guerre prend fin, Lilian est récupérée par ses parents. « Ils sont venus me chercher à vélo. Dix kilomètres. » On retourne à Nantes, en espérant que la grand-mère, déportée depuis là, y reviendra. Elle ne reviendra jamais. Cinq années passent dans l’attente.
L’appartement familial a été pillé, le magasin aussi. Tout est à reconstruire. Finalement, en 1950, la famille retourne à Mulhouse. « La France, pour nous, c’était important », dit-elle. Mais son père, brisé, ne s’en remettra jamais.
« Le médecin a dit à maman : ‘Je vois une seule solution : un accroissement de famille’. Elle avait 39 ans – 39 ans d’après-guerre, pas d’aujourd’hui. Elle a eu un petit frère pour moi. »
Lilian conclut son témoignage avec pudeur. Elle ne se présente pas comme une héroïne, mais comme une enfant embarquée dans une guerre qui n’aurait jamais dû la concerner.

« J’espère que d’autres comprendront ce que cela a été. » Un espoir que son récit, aujourd’hui documenté et transmis, contribue déjà à réaliser.
L’entretien vidéo intégral :